Les raisons du gel de l’augmentation des salaires

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1er mai, c’est cette date symbolique qui marque la célébration de la fête du travail que Macky a choisie pour exclure toute augmentation de salaire dans la fonction publique. Tentative d’explication d’une décision qui n’a pas manqué de faire grincer des dents.

Décision volontaire ou contraintes budgétaires ? Quoi qu’il en soit, cette pilule sera difficile à avaler pour les agents de l’Etat, même s’il faut l’admettre, une bonne partie d’entre eux sont grassement payés avec des salaires et des indemnités consistants. Mieux, certains bénéficient de logements, de véhicules de fonction, d’une dotation de carburant… Face aux centrales syndicales, le chef de l’Etat a révélé que la masse salariale se chiffre à 80 milliards de FCfa par mois. Annuellement, l’enveloppe se situe à 860 milliards de FCfa, compte non tenu des agences. Pour celles-ci, le montant de la masse salariale est de 140 milliards de FCfa. Ce qui fait un total de près de 1000 milliards de FCfa consacrés aux salaires.

Une logique d’anticipation

De l’avis de l’économiste Yaya Diandy, enseignant-chercheur à la Faseg, le chef de l’Etat devait aller plus loin dans sa déclaration en élargissant cette mesure aux institutions. « Le problème est plus global. Il est à situer au niveau du train de vie de l’Etat », a indiqué M. Diandy. Il a soutenu que les exonérations fiscales dont bénéficient les grandes entreprises, parfois de manière injustifiée, sont autant de problèmes auxquels il faudrait s’attaquer. La sortie du Président serait alors, à ses yeux, plus crédible et plus juste pour tous. L’universitaire rajoute que s’il y a des efforts à faire, c’est toute la chaîne étatique qui doit être concernée : salariés, membres du gouvernement, présidence, directions, consulats, ambassades, etc. Sur les motifs qui expliqueraient cette mesure annoncée par le Président, l’économiste pense que l’Etat cherche, par là, à assurer ses arrières face à des lendemains qui risquent d’être tendus et préparer psychologiquement les syndicats (qui ne manqueront pas de mener des actions) sur ce qui peut être fait ou plutôt sur quoi il est prêt à céder. Il a rappelé, à cet effet, qu’à la suite de négociations entre les syndicats et le patronat, le Smig a connu une revalorisation dernièrement en 2018, passant de 36.000 FCfa à 52.000. L’Etat a aussi essayé de prendre à bras le corps l’amélioration du pouvoir d’achat en initiant, par exemple, une politique de baisse des loyers ou encore la baisse de l’impôt sur le revenu. De plus, a indiqué M. Diandy, beaucoup de corps ont eu à bénéficier d’une certaine revalorisation salariale. Tout cela, a-t-il justifié, est étroitement lié aux revendications syndicales qui ont connu une certaine intensité durant le premier septennat du régime en place. Pour ce quinquennat, le nouveau gouvernement veut dérouler son programme dans la sérénité et accorder une priorité à ses projets. Cependant, de l’avis de cet universitaire, la réponse servie par le chef de l’Etat peut s’avérer contre-productive. « Au regard de cette réponse sèche servie par l’autorité suprême, les syndicats pourraient, au contraire, se radicaliser davantage et se préparer, en conséquence, à une lutte plus stratégique et plus acharnée, car leurs revendications sont, somme toute, légitimes », a averti l’économiste. Toutefois, il a soutenu que face à la rareté des ressources, l’heure est à la planification et à l’arbitrage budgétaire. De plus, les projets gigantesques de l’Etat de la phase 1 du Pse, avec les services de la dette, risquent d’exacerber cette situation. Le ton est d’ailleurs donné avec l’augmentation de la taxe sur le ciment avec comme motif…le financement de la construction de logements.

Une masse salariale qui creuse le déficit budgétaire…

La dernière note de conjoncture de la Direction de la prévision et des études économiques (Dpee) a relevé qu’au cours du 1er trimestre de 2019, la gestion budgétaire a été marquée par une accélération significative des dépenses publiques associée à une hausse modérée des ressources budgétaires. En effet, les ressources mobilisées à fin mars 2019, évaluées à 529,6 milliards de FCfa, se sont accrues de 5,8 %, tandis que les dépenses ont fortement augmenté de 57,3 % en glissement annuel, passant de 645,3 milliards de FCfa à fin mars 2018 à 1.014,8 milliards de FCfa à fin mars 2019. Au total, a noté la Dpee, le déficit budgétaire est estimé à 485,2 milliards de FCfa contre 144,7 milliards de FCfa à la même période de 2018. Cette orientation, a justifié la note de conjoncture, traduit la hausse sur les dépenses d’investissement, les intérêts sur la dette, la masse salariale ainsi que les transferts et subventions (…). Pour ce qui est des charges d’intérêt sur la dette (116 milliards de FCfa) et la masse salariale (182,7 milliards de FCfa), elles se sont confortées respectivement de 54 % et 15,9 %.

Ce que disent les critères de convergence de l’Uemoa

Depuis janvier 2015, un nouvel acte additionnel instituant le nouveau pacte de convergence entre les États membres de l’Uemoa a été adopté par les Etats membres en remplacement du pacte de 1999. Pour les nouveaux critères de convergence, le nombre a été réduit à cinq dont trois de premier rang et deux de second rang. Pour ce qui est de l’horizon de convergence, il est fixé à 2019. En effet, les trois critères de premier rang, pour rappel, sont, entre autres, le ratio du solde budgétaire global, dons compris, rapporté au Pib nominal supérieur ou égal à -3%, le taux d’inflation annuel moyen inférieur ou égal à 3 % et le ratio de l’encours de la dette intérieure et extérieure rapporté au Pib nominal inférieur ou égal à 70 %. Les deux nouveaux critères de second rang sont relatifs aux ratios de la masse salariale sur les recettes fiscales inférieures ou égales à 35 % et des recettes fiscales sur le Pib nominal supérieures ou égales à 20 %. S’agissant de l’avant-dernier critère en question, l’économiste Yaya Diandy a souligné que le Sénégal fait partie des bons élèves dans l’Uemoa en matière de respect de ce critère de convergence (avec le Togo et le Mali). Citant le rapport de la commission de l’Uemoa de 2018, il a relevé que le ratio « masse salariale sur recettes fiscales » était de 32,5 % (le plus faible taux après celui du Mali), soit en dessous de la norme communautaire. Dans l’Union, le plafond est de 35 %, au moment où des pays comme la Côte d’Ivoire ou le Bénin affichent des ratios de plus de 40 %, a fait remarquer l’enseignant à la Faseg. Il a plaidé pour un contrôle de la masse salariale qui peut devenir insoutenable. Une absence de maîtrise grèverait le budget de l’Etat en gonflant les dépenses de fonctionnement au détriment des investissements. Mais cette théorie est à nuancer, selon notre interlocuteur, si on suit la logique keynésienne (John Maynard Keynes). Autrement dit, l’augmentation du salaire ne doit pas être vue seulement comme une charge ou une dépense, mais un moyen d’élargir l’assiette fiscale, la consommation qui est le moteur de l’activité économique.

source:DAKAR MATIN

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