Laser du lundi : Messieurs Macron et Trudeau, l’OIF n’est pas l’UNICEF ! (Par Babacar Justin Ndiaye)

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A la lumière des travaux d’Erevan (Arménie) et, surtout, au vu de la candidature de la Rwandaise, Louise Mushikiwabo, épaulée et propulsée avec succès par la France, la Francophonie devient, de moins en moins, ce substratum linguistique que les Présidents Senghor, Diori, Bourguiba et le Prince Sihanouk du Cambodge avaient fortifié, telle une passerelle reliant historiquement et solidairement la France à un conglomérat de nations d’expression française. Autrement dit, la Francophonie d’Emmanuel Macron est, de plus en plus, un sec et cynique levier de diplomatie, au service des intérêts prioritaires de la France. A Paris, la Francophonie est désormais domiciliée au Quai d’Orsay (siège du Ministère des Affaires Etrangères) et non au Quai Conti, où se concentrent les esprits phosphorescents de l’Académie française.

Toute une panoplie de paradoxes et toute une série de levées de boucliers ont émaillé la problématique candidature de l’ancienne ministre des Affaires Etrangères du Rwanda. D’abord, les options souveraines de l’Etat rwandais et le profil personnel de Mme Louise Mushikiwabo passent difficilement la rampe. Colonie belge indépendante en 1962, le Rwanda a officiellement travaillé avec le français, jusqu’au-delà de l’année 2000. Puis, en toute souveraineté et à l’instigation du Président Paul Kagamé, Kigali a opté pour l’anglais. Une décision adossée à des arguments, notamment techniques et scientifiques, très dignes de respect. Même si l’équation personnelle du chef de l’Etat a pesé lourdement sur la balance.

En effet, Paul Kagamé quitta le sol du Rwanda, en 1959, sur le dos de sa mère fuyant les premiers massacres inter-ethniques qui préludèrent à l’indépendance. Direction : l’Ouganda où le réfugié Paul Kagamé grandira, étudiera, se battra et commandera les services de renseignements de son ami, le Président Yoweri Museveni. C’est à la fin des années 80 que l’officier Kagamé reviendra au Rwanda dans les véhicules équipés d’armes du Front Patriotique, c’est-à-dire la guérilla qui renversa, en 1994, le régime hutu de feu le Président Juvénal Habyarimana ouvertement et militairement appuyé par la France de François Mitterrand et l’Egypte d’Hosni Moubarak. On connaît la suite. On devine pourquoi le Général Paul Kagamé ne soit ni francophone ni francophile. Et on voit le caractère problématique d’une candidature en provenance du Rwanda.

Quant à Mme Louise Mushikiwabo, elle s’est très tôt entichée de l’anglais qu’elle a étudié puis enseigné comme Professeur, avant de s’exiler, durant 20 ans, aux USA où elle a épousé un citoyen américain. La rwandaise Mushikiwabo est, en fait, une interprète qui jongle aisément avec les langues mais s’exprime dans un français encore et toujours approximatif. Par ailleurs, elle est dotée d’une envergure intellectuelle très en-dessous de l’érudition appréciée chez son lointain prédécesseur, l’anglo-arabo-francophone Boutros Boutros Ghali ou chez l’écrivain congolais, Henri Lopès, candidat malheureux, en 2002, face à Abdou Diouf. Nonobstant le basculement ostentatoirement anglo-saxon du Général Paul Kagamé et en dépit du profil peu adéquat de Louise Mushikiwabo, les chefs d’Etat africains francophones ont adoubé la candidate du Rwanda, lors du sommet de l’UA tenu à Nouakchott, en juillet dernier. Un sommet – faut-il le rappeler – squatté par Macron qui avait ainsi arraché le vote du pré-carré.

Le silence total et le suivisme mécanique des Présidents francophones d’Afrique apparaît honteusement comme un suprême paradoxe, au regard de la sonore protestation d’anciens ministres français, comme André Vallini, qui ont dénoncé la double hérésie que constituent la candidature et la désignation de Mme Louise Mushikiwabo, à la tête de l’OIF. S’y ajoute une spectaculaire levée de boucliers : des officiers français ayant participé à l’opération « Turquoise » sur le théâtre des opérations post-génocide au Rwanda, ont gueulé contre le choix de Macron. Un vacarme hexagonal, en total divorce avec le mutisme inadmissible des Présidents Sall, Issoufou et Esssebsi qui sont pourtant les gardiens désignés – en tant que légitimes héritiers de Senghor, de Diori et de Bourguiba – d’une Francophonie entrain de perdre ses marques et ses objectifs originels. Lesquels sont totalement noyés dans des deals et des arrangements franco-québécois, aux antipodes des valeurs fondatrices.

Le constat est vraiment renversant. Au sein de l’Organisation internationale de la Francophonie, l’Afrique est paradoxalement faible de sa force. En effet, le cœur de la Francophonie bat en Afrique, mais son gouvernail se trouve en France, c’est-à-dire en dehors du continent qui reste le plus gros réservoir de locuteurs baragouinant la langue de Pagnol ou s’exprimant dans un français châtié. Pourquoi le berceau, la terre de promotion de la Francophonie ne dit-t-elle pas à Emmanuel Macron et à Justin Trudeau que l’OIF n’est pas l’UNICEF, l’agence onusienne en charge des bambins ? Autrement dit, les Présidents francophones ne sont pas des gamins. Certes, le géographe Onésime Reclus a inventé le mot « francophonie », mais c’est l’homme politique, le poète et l’académicien Léopold Sédar Senghor qui l’a vulgarisée à l’échelle du monde, avant de l’ériger institutionnellement en : « une communauté spirituelle des nations qui emploient le français soit comme langue nationale, soit comme langue officielle, soit comme langue d’usage ». J’ai cité Senghor.

La France d’hier et d’aujourd’hui, est coutumière d’une démarche hégémonique dans la mise en place régulière des instances de la Francophonie. Une attitude cavalière qui bouscule la Charte de Bamako. Laquelle met pourtant l’accent sur les impérieux progrès en matière de démocratie, dans l’espace francophone. La France dispose-t-elle d’un veto dans l’OIF, comme elle en possède à l’ONU ? A Beyrouth, en 2002, c’est Jacques Chirac qui imposa son ami, le technocrate Abdou Diouf, au détriment de l’écrivain talentueux Henri (meilleur profil) et en piétinant allègrement la règle tournante qui justement programmait le tour de l’Afrique centrale. Les Présidents Sassou Nguesso et Omar Bongo – appuyé par le Togolais Gnassingbé Eyadema – se rebellèrent, un moment, avant de s’incliner. Scénario quasi-similaire à Diamniadio, en 2014, où la citoyenne canadienne d’origine haïtienne, Michaelle Jean, fut désignée à l’issue d’une vive controverse ponctuée par la bouderie du candidat de l’Océan indien, l’ancien ministre Jean-Claude de l’Estrac, natif d’Ile Maurice, le pays du célèbre écrivain Edouard Maunick, ami personnel de Senghor. Jean-Claude de l’Estrac avait meilleur profil, comparé à celui de Michaelle Jean.

Dans la patrie de Charles Aznavour (un chanteur et un sculpteur des jolis mots) Emmanuel Macron et Justin Trudeau ont démontré que la géopolitique (enjeux et intérêts jamais partagés dans la quête des moyens ou des zones d’influence) passe avant la panoramique géographie des idées et des valeurs poétiquement partagées. La France d’abord, la Francophonie bien après ! Sans lyrisme. Kigali, l’anglophone avant Kidal, la francophone. La France gagne toujours.

PS : Le but du présent Laser n’est pas de pulvériser la valeur et la crédibilité de la nouvelle Secrétaire générale de l’OIF. Encore moins de ruiner l’image du Rwanda. Loin s’en faut. Le Rwanda est admiré et admirable à bien des égards. Globalement, ses performances socio-économiques sont plus appréciables que ses contre-performances dans d’autres domaines. D’autant que les hoquets tragiques de son Histoire ne le prédisposent pas à marcher à la même cadence démocratique que  le Sénégal ou Les Seychelles. A la limite, le Rwanda, par sa fermeté et sa dignité inébranlables, a obligé la France à baisser le pavillon de l’arrogance et à aller à Canossa. D’où les concessions et les séductions françaises qui ont culminé avec la désignation de Mme Louise Mushikiwabo à la tête de l’OIF.

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