Idy-Sonko: qui du lièvre ou de la tortue l’emportera ?

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Idrissa Seck et Ousmane Sonko sont arrivés respectivement en deuxième (20,50 %) et troisième (15,67 %) positions lors de la dernière présidentielle de 2019. Ce qui explique certainement le positionnement très différent des deux hommes politiques sur le champ politique actuellement. En effet, le leader du Pastef, Ousmane Sonko, multiplie les sorties sur le terrain et n’épargne guère dans ses déclarations ni le pouvoir en place, ni l’opposition.

Au risque, pour l’ancien inspecteur des Impôts et des Domaines, de se retrouver isolé au sein de l’opposition. Un risque qui pourrait être compensé par l’espoir d’engranger des gains notables au sein des populations et de l’opinion publique. Lesquelles désavouent les politiciens traditionnels. De l’autre côté, le silence intrigant d’Idrissa Seck s’apprécie comme une stratégie voulue et calculée par l’homme. Le patron de Rewmi a toujours affiché un total contrôle de son timing politique en structurant ses sorties et ses discours sur le champ politique. Que peuvent perdre ou gagner Idrissa Seck et Ousmane Sonko dans leurs différentes postures politiques actuelles ?

Le Témoin a essayé de trouver une réponse à cette question en sollicitant les éclairages des journalistes politiques Bakary Domingo Mané et Ibrahima Bakhoum, mais aussi de l’enseignant-chercheur à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, Pr Moussa Diaw. Pour le journaliste et analyste politique Bacary Domingo Mané, Ousmane Sonko est dans son rôle du leader de l’opposition qui est resté cohérent dans sa démarche politique. Pr Moussa Diaw lui estime que cette division de l’opposition ne peut que profiter à la majorité. Pour Ibrahima Bakhoum, chaque homme politique a sa propre stratégie. Et le leader de « Pastef » les Patriotes, Ousmane Sonko, serait en train de dérouler la sienne.

Il n’y a plus de consensus dans l’opposition comme ce fut lors de la campagne électorale pour la présidentielle 2019 où les leaders de l’opposition, d’une seule voix, mettaient en garde le président Sall contre toute volonté de confisquer la volonté populaire des Sénégalais lors du scrutin. Une année après, le candidat de Benno bokk Yaakaar (Bby) semble avoir réussi son plan constituant à réduire l’opposition à sa plus simple expression. Il y a eu d’abord les tiraillements autour du statut de l’opposition et de son chef. Une partie de l’opposition réclame non seulement à cor et à cris l’instauration de ce statut mais encore vote en faveur d’Idrissa Seck pour être le patron de l’opposition. Ce dont ne veut pas entendre parler « Pastef » pour qui le débat autour de ce statut n’est qu’une manœuvre de diversion — et de dispersion de l’opposition ! — entreprise par le pouvoir en place. 

Comme si cela ne suffisait pas, les « clashs » (comme disent les rappeurs) se multiplient entre les membres du parti Rewmi et Ousmane Sonko qui a encore une fois lors de sa tournée en Casamance descendu en flammes le régime du président Macky Sall, ce qui n’est pas une nouveauté, mais aussi… certains leaders de l’opposition ! 

Bacary Domingo Mané, journaliste et analyste politique : « En se démarquant des autres opposants, Ousmane Sonko s’expose en même temps… Il est cohérent dans sa démarche » 
Pour le journaliste et analyste politique Bacary Domingo Mané, le leader du Pastef « les patriotes » Ousmane Sonko est dans son rôle d’opposant farouche contre le régime en place. En se démarquant des autres opposants qu’il qualifie d’ailleurs d’opposants de salon, l’ancien inspecteur des impôts et domaines s’expose en même temps. « Un homme politique est un produit. Tout le monde le sait. Un produit qui arrive sur le marché, il y a beaucoup de convoitises, beaucoup de prétendants. Lui (ndlr : Ousmane Sonko) au moins il est en train de se positionner. Vous savez la politique, c’est la prise de risques. En se démarquant des autres opposants, évidemment, il s’expose en même temps. Mais le gain qu’il gagne au niveau de la population, c’est quelqu’un qui aura évidemment tout le temps d’être remarqué. Il ne se contente pas uniquement des déclarations, c’est quelqu’un qui va à la rencontre des populations lorsque ces dernières ont des problèmes pour apporter sa partition de solidarité. C’est cela que je trouve être le gain. Le danger est à la fois pour les tenants du pouvoir mais en même temps aussi pour une certaine opposition qui sont dans le deal. En les traitant d’opposition de salon, ces gens-là aussi seront intraitables avec lui. Ousmane Sonko en ce moment les dérange. Il est vraiment cohérent dans sa démarche. Parce qu’un opposant s’oppose. Celui qui gère le pouvoir gère le pouvoir. Mais ici on voit dans ce pays souvent des sous-traitances entre une certaine opposition et les tenants du pouvoir. A la limite même, ce sont des gens qui sont financés par le pouvoir. Je pense que cela n’a pas commencé avec Wade, ni encore avec Macky. Ça tout le monde le sait : dans tout régime les manœuvres consistent disons avoir une opposition de salon pour justifier quand même un certain nombre d’actes » a expliqué le journaliste politologue Bacary Domingo Mané. Selon qui, la politique est à la fois parole et action. 

Ce qui différencie les deux hommes politiques, Ousmane Sonko et Idrissa Seck ! 
D’après Bacary Domingo Mané entre le président du parti Pastef et le leader de « Rewmi », c’est la jeunesse qui détermine l’engagement politique au sein des populations. Toutefois, estime le journaliste, ce n’est pas encore la fin de l’épopée pour le libéral et le natif de la capitale de Rail. « Un philosophe qui avait beaucoup écrit sur la politique disait : « la politique c’est deux choses, c’est à la fois la parole et l’action ». C’est-à-dire que si vous vous contentez simplement de brèves apparitions ou bien d’apparitions un peu rares, le peuple vous oublie. Je pense qu’Ousmane Sonko a compris cela. C’est pourquoi il ne cesse de descendre régulièrement sur le terrain, de prendre la parole pour défendre les préoccupations des populations. 

Ce qui n’est pas le cas du président de « Rewmi » Idrissa Seck. Je pense qu’il est convaincu que c’est Dieu qui donne le pouvoir. Qu’il ne va pas disons mouiller le maillot. D’ailleurs, il n’a même pas l’habitude de mouiller le maillot. Voyez même lors de la présidentielle de 2019, s’il a commencé ses sorties, c’est à quelques encablures de la campagne. Mais bon il a eu la chance d’arriver deuxième lors de cette dernière présidentielle. Je pense que pour Idy, il n’a pas vraiment besoin de mouiller le maillot parce qu’il est convaincu que c’est Dieu qui donne le pouvoir. J’ai l’impression que c’est comme ça qu’il pense. Son silence peut se justifier par le fait que, pour lui, une fois les élections passées, c’est fini. Il fait des apparitions rares, donc une opposition comme ça, quand voit avez en place un rival plus jeune que vous, donc plus dynamique, c’est compliqué. C’est ce qui se passe pour Idy aujourd’hui. Une légitimité politique ça se cultive. Il ne s’agit pas de participer à toutes les élections pour asseoir sa légitimité auprès du peuple. Pour autant, ce n’est pas la fin de Idy, ça il faut le souligner à moins qu’on soit vraiment hypocrite. Idy ne participe qu’à des élections. Après les élections s’il ne passe pas, il reste chez lui. Ce qui n’est pas le cas pour Sonko arrivé troisième à la présidentielle de 2019. Depuis lors, il est tout le temps sur le terrain. Les dossiers sales du gouvernement c’est lui qui les met souvent sur la table. Ce qui n’est pas encore le cas pour Idy. Il (Ndlr : Idy) est dans une opposition vraiment de collaboration. Il ne critique pas le régime, il le laisse tranquille même s’il prend un chemin qui n’est pas bon pour le peuple
 » a conclu l’analyste politique Bacary Domingo Mané. 

Pr Moussa Diaw de l’Ugb « Certains opposants sont peut- être jaloux du positionnement d’Ousmane Sonko » 
D’après l’enseignant chercheur à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, Pr Moussa Diaw, c’est un climat malsain qui est en train de s’instaurer entre les leaders de l’opposition. « Ousmane Sonko fait l’objet de plusieurs attaques. Peut-être que cela entre dans le cadre du jeu politique, de la rivalité entre leaders. Mais cela ne contribue pas à renforcer l’unité au sein de cette opposition qui était déjà divisée par des positionnements sur des questions nationales. Aujourd’hui, on assiste à des attaques des uns contre les autres. Ce n’est pas bien pour cette opposition. Parce qu’il faut quand même avoir la capacité de transcender un certain nombre de situations. L’opposition devrait faire bloc ensemble si elle veut vraiment gagner autre chose que de se lancer dans une interaction des grisailles qui ne va profiter que la majorité. Cela dit, il faut voir quelles sont motivations des uns et des autres. C’est vrai que Sonko dérange non seulement la majorité mais également au niveau de l’opposition. Maintenant pourquoi dérange-t-il ? Parce qu’il y a des rivalités. Certains opposants sont peut-être jaloux de sa réussite. Parce que lui, il est arrivé il n’y a pas très longtemps alors que d’autres jeunes étaient là dans des partis politiques. Aujourd’hui il est bien positionné. Au niveau de l’opposition, il joue son rôle. En tant qu’acteur politique, il a une vision des choses et développe des arguments. Il critique le pouvoir et fait des propositions. Donc, c’est ça le rôle d’un vrai leader politique » explique Pr Moussa Diaw. 

Toujours selon l’universitaire, il ne faut pas parler d’opposition radicale mais plutôt d’opposition offensive du point de vue de l’attaque politique, mais également offensive de point de vue des propositions. Et, selon lui, le président des « Patriotes » Ousmane Sonko s’inscrit dans cette dynamique. « Il incarne le rôle d’un vrai leader et cela va lui couter des attaques. On a vu au niveau de la majorité certains tenter de faire passer une loi pour l’empêcher de se présenter. Cela ne fait que renforcer sa position dans l’espace politique sénégalais. Sa présence sur le terrain ne laisse aucune place aux autres qui, au sein de l’opposition, ont eux aussi des ambitions. Mais lui déroule avec ses stratégies. Il a la capacité de tenir un discours écouté par les autres, de voir dans le pratique gouvernementale, les actions gouvernementales là où il y a des faiblesses. Et c’est là qu’il concentre ses attaques avec bien sûr des argumentations qui sont convaincantes. Déjà il a contesté Idrissa Seck comme chef de l’opposition. Le président du « Rewmi » a choisi sa stratégie. Au début, Idrissa Seck était très attentif et très critique à l’égard du président de la République. A un moment donné, il s’est embrouillé avec des sensibilités religieuses quand il utilise les propos par rapport à La Mecque. Du coup, devant le tollé, il a décidé de s’emmurer dans le silence. Il est resté pendant longtemps sans dire un mot. Ce n’est pas comme ça qu’on parvient à être un vrai leader politique même si on a beaucoup d’expérience. Ce n’est pas non plus comme ça qu’on parviendra à gagner de la sympathie auprès des Sénégalais. Parce qu’il faut être à côté d’eux, traduire politiquement leurs problèmes et les défendre et être proche d’eux. C’est ce qui caractérise un vrai leader politique plutôt que de rester et d’intervenir de façon intermittente » a précisé Pr Moussa Diaw de l’Ugb dans sa conclusion. 

Ibrahima Bakhoum : « Faire le contraire du grand silence d’Idy ne devrait pas signifier s’attaquer à toute la classe politique sénégalaise » 
Selon le vétéran de la presse Ibrahima Bakhoum, Ousmane Sonko sait qu’il n’y aura pas des locales probablement en 2021. Donc ses descentes sur le terrain constituent une manière de marquer son territoire pour les échéances électorales qui se profilent à l’horizon. Il profite de là où cela fait mal pour tirer sur le pouvoir. « Tout le monde tire sur le régime par rapport aux inondations. Car, on a fini de tirer sur le régime par rapport à la gestion de la crise sanitaire liée au covid-19. Désormais, il s’agit de savoir est-ce que la branche sur laquelle s’est accroché Ousmane Sonko est la bonne branche. C’est-à-dire tirer sur tout ce qui bouge au sein du pouvoir et de l’opposition. Vraiment en le faisant, il s’isole de certains qui auraient pu faire alliance objective avec lui. Ce sont les médias même qui reprochaient à Idrissa Seck son silence. Pourquoi il ne parle pas. Lui (Ndlr : Ousmane Sonko), il veut faire le contraire. Faire le contraire du grand silence d’Idy ne devrait pas signifier s’attaquer à toute la classe politique sénégalaise » estime le journaliste et analyste politique Ibrahima Bakhoum. Etant donné que chaque homme politique a ses propres stratégies, Ibrahima Bakhoum ne voit pas la descente sur terrain d’Ousmane Sonko comme un affaiblissement des autres opposants. « En termes de visibilité, c’est déjà gagné. Ousmane Sonko a déjà battu Idriss Seck il n’y a plus rien à dire. Maintenant en le faisant, il n’est pas en train d’enterrer les autres opposants. Les autres ont leurs stratégies. Il y a des gens qui estiment aujourd’hui que Sonko en fait trop. Il y a ceux qui ont choisi de se taire et c’est une opposition pour certains. Mais la politique, c’est également la communication. Il faut parler. Il faut être vu. Cela dit, ceux qui continuent à se taire pourraient avoir un réveil difficile si demain il se passait quelque chose, les gens diraient oui Sonko l’avait signalé » a conclu Ibrahima Bakhoum. 

Le Témoin

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